L’humble amour

L’amour ne peut jamais être dissocié de la véritable humilité. André Louf, moine cistersien, nous introduit en une page à cette vérité évangélique.

Rien ne révèle mieux un être que sa capacité d’aimer. Même s’il est tout aussi évident que cette capacité n’est pas immédiatement disponible. Ce n’est qu’après un processus de maturation, qui peut durer des années — parfois même toute la vie —, que nous arrivons à libérer progressivement tout l’amour qui est enfermé dans notre cœur. Notre développement spirituel et l’expérience acquise y jouent un rôle important. Car, au fond, l’amour a affaire avec Dieu — car Dieu est amour —, et nous ne pouvons aimer que dans la mesure où nous avons pu expérimenter quelque peu l’Amour de Dieu et sa grâce…

C’est au cœur de la tentation et de la conversion que nous apprenons comment prendre contact avec la grâce et comment vivre à son gré. C’est là en effet, que nous rencontrons la miséricorde débordante de Dieu. Dans la mesure où tout amour est le fruit en nous de l’Esprit, une telle expérience de notre impuissance et de la miséricorde, faite au moment de la conversion, se répercute nécessairement sur notre capacité d’entrer en contact avec les autres par l’amour. Car elle libère en nous un amour qui va beaucoup plus loin que ne le pourrait notre amour naturel. Un amour qui va ressembler à l’amour du Père des cieux, dont Jésus témoigne qu’il fait lever son soleil sur les méchants et les bons. L’amour ira même si loin que Jésus désire qu’il s’étende non seulement à ceux qui nous aiment — car les païens en font autant —, mais même à ceux qui nous haïssent, et jusqu’à nos ennemis. C’est là une lourde mission, impossible à concrétiser aussi longtemps que nous voguons de notre seule générosité. Seule une longue habitude de la grâce, ou plutôt de la façon dont la grâce agit avec nous, patiente et généreuse en même temps que douce et forte, nous apprend comment aimer toujours mieux…

Il est essentiel à l’amour que je sois d’abord moi-même blessé par l’autre. Il me faut lui laisser l’occasion et le temps de me faire cette blessure. Lorsque j’aime, un besoin surgit en moi, qui ne peut être comblé que par l’être aimé. Aimer, c’est dire à quelqu’un : tu es ma joie ; sans toi ne ne peux pas vivre ; j’ai besoin de toi. L’amour éveille un besoin, rend indigent et pauvre, me fait même dépendre de l’autre. L’amour m’ouvre à l’autre, m’apprend à écouter, me rend réceptif. Dans ce sens l’amour ne peut jamais être dissocié de la véritable humilité.

Sources :

André Louf, Au gré de sa grâce, DDB, Paris 1989, p. 170-172.