Un exemple d’humilité

Jean Cassien était le Père abbé du monastère Saint-Victor à Marseille au début du cinquième siècle. Il y écrivit les Institutions monastiques à la demande du bienheureux Castor, évêque d’Apt. Nous en avons tiré la page qui suit.

Nous avons connu l’abbé Pynuphe, qui était prêtre dans un monastère considérable de l’Égypte, près de la vie de Panephyse. Sa vie, son âge et la sainteté de son caractère le faisaient vénérer par tout le monde ; mais comme il voyait que cette considération l’empêchait de pratiquer l’humilité qu’il recherchait de toute son âme, il s’enfuit secrètement du monastère et se retira seul sur les confins de la Thébaïde. Il y quitta le costume religieux, revêtit des habits séculiers et se rendit au couvent de Tabennes, qu’il savait être des plus austères ; il espérait qu’on ne le connaîtrait pas à une telle distance et qu’il pourrait facilement se cacher, à cause de la grandeur du monastère et de la multitude des religieux.

Il resta très longtemps à la porte, se prosternant aux pieds de tous les frères et sollicitant avec insistance son admission ; il fut admis après bien des épreuves. On lui reprochait son extrême vieillesse, et on lui disait qu’après avoir passé toute sa vie dans le monde, il voulait entrer dans le couvent parce qu’il ne pouvait plus se procurer aucun plaisir, et que c’était bien moins par religions que pour ne pas mourir de faim et de misère. On le regarda comme un vieillard qui n’était bon à rien, et on le mit à cultiver le jardin, en le confiant à la direction d’un frère beaucoup plus jeune que lui. Il se soumit si bien à cet emploi, qu’il put pratiquer d’une manière parfaite cette vertu de l’humilité qu’il aimait tant. Non seulement il s’acquittait, tous les jours, des travaux du jardin, mais il faisait encore tous les ouvrages qui répugnaient aux autres parce qu’ils étaient trop vils et trop pénibles. Souvent il se levait la nuit pour ces choses à l’insu de tout le monde, et personne ne se doutait que c’était lui qui les avait faites.

Il vécut ainsi trois ans, pendant lesquels ses frères le cherchaient dans toute l’Égypte. Enfin un religieux qui venait de ce pays le vit et le reconnut avec peine, à cause de la grossièreté de ses habits et de la bassesse de son emploi. Il était toujours penché à sarcler la terre, à bêcher les légumes ; puis il apportait du fumier sur ses épaules et l’étendait aux racines. Le frère, le voyant à l’œuvre, hésita longtemps à le reconnaître ; mais il s’approcha de plus près, examina avec sa figure et le son de sa voix, et se jeta aussitôt à ses pieds. Ceux qui le virent furent bien surpris de cet honneur rendu à un homme qu’ils prenaient pour un novice à peine sorti du monde et le dernier de la communauté. Mais ils furent plus étonnés lorsqu’ils apprirent son nom, qui était parmi eux en grande réputation. Tous les frères vinrent lui demander pardon de leur ignorance, et de l’avoir gardé si longtemps parmi les plus simples et les plus jeunes. Mais lui, tout en larmes, se plaignait de ce que la malice du démon le privait de cette humble condition qui lui convenait si bien ; il s’était réjoui de l’avoir trouvée, après l’avoir cherchée longtemps, et il regrettait de n’avoir pas mérité d’y finir sa vie. Il fut reconduit à son ancien monastère, et on le surveilla avec soin pour qu’il ne s’échappât pas une autre fois.

Sources :

Jean Cassien, Institutions, traduites par E. Cartier, Mame, Paris 1872, p. 77-79.