3e dimanche de Pâques C

Toi, suis-moi

18 avril 2010

L’apôtre Pierre est à l’honneur dans les textes que nous propose la liturgie de ce dimanche. Nous le rencontrons d’abord devant le grand Conseil où il comparaît avec les autres apôtres pour avoir enseigné le nom de Jésus, provoquant ainsi la colère du grand-prêtre : « Nous vous avions formellement interdit d’enseigner le nom de cet homme-là, et voilà que vous remplissez Jérusalem de votre enseignement… ». À cette remontrance, Pierre et les apôtres opposent cette parole magnifique et incroyable : « Il faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes… ».
Magnifique, cette parole l’est parce qu’elle interdit toute possibilité d’idolâtrie. L’obéissance n’est due qu’à Dieu seul. Elle n’est due aux hommes que dans la mesure où ceux-ci se situent eux-mêmes dans l’obéissance à Dieu, c’est-à-dire dans l’amour fraternel, dans cette charité invincible qui n’a d’autre souci que d’aimer Dieu en aimant son prochain comme soi-même.
Incroyable, cette parole l’est parce qu’il ne faut pas oublier que Pierre et les apôtres s’adressent, non pas à un dignitaire quelconque, mais à la plus haute autorité religieuse du judaïsme, autorité qui précisément est supposée représenter et manifester la volonté divine dans le peuple que Dieu s’est choisi. Pierre et les apôtres sont-ils présomptueux ? Certes, non ! Témoins de l’œuvre de Dieu en Jésus-Christ, remplis de l’Esprit Saint, ils ont acquis la liberté des enfants de Dieu dont saint Paul dit, dans la première lettre aux Corinthiens, qu’ils peuvent juger de tout sans être jugés par personne. L’obéissance à Dieu conduit à la Vérité, et la Vérité rend libre, parce qu’elle donne aux croyants la capacité d’assumer leurs choix, leurs opinions. Non pas par une sorte d’obstination malsaine, mais par une ferme conviction intérieure qui, fortifiée par la paix et la joie de l’Esprit, leur accorde cette assurance qui a été donnée aux Apôtres pour la prédication de la Bonne Nouvelle (Ac 4, 31). Assumer les conséquences de sa foi, de ses convictions, c’est accepter d’en porter la croix, non pas par goût du morbide ou poussé par un narcissisme mortifère, mais afin d’entrer dans la joie de notre Maître. Les apôtres après avoir été fouettés « repartaient tout joyeux d’avoir été jugés dignes de subir des humiliations pour le nom de Jésus », car il n’y a que ce nom qui sauve, il n’y a que ce nom qui apporte la joie que nul ne saura nous ravir.
L’exemple de Pierre nous aide à nous situer nous-mêmes dans les situations parfois délicates que nous sommes amenés à vivre. Il peut aussi nous éclairer sur la manière dont nous avons à nous positionner dans ces temps particulièrement troublés de la vie ecclésiale.

Dans l’évangile, nous retrouvons Pierre et d’autres disciples en train de pêcher. Au lever du jour la pêche n’a rien donné. Sur le rivage, le Ressuscité les attend. Il invite les apôtres à jeter les filets à droite de la barque. Cette fois-ci les filets sont pleins à craquer. Le disciple que Jésus aimait dit à Pierre : « C’est le Seigneur ! » À ces mots Simon-Pierre qui était nu, s’habille et se jette à l’eau pour rejoindre le Christ sur le rivage.
Spontanément, c’est plutôt l’inverse que nous faisons : nous nous déshabillons avant de plonger dans l’eau. Il y a peut-être la pudeur qui explique le comportement de Pierre. Mais plus profondément, si saint Jean a précisé que Simon-Pierre était nu et qu’il s’est habillé ensuite, c’est sans doute parce qu’il voulait enseigner quelque chose de fondamental. Simon-Pierre apparaît devant le Seigneur dans la nudité de son âme marquée par sa trahison. Et s’il s’habille c’est peut-être pour masquer cela. En effet, l’évangéliste prend bien soin de le nommer non pas seulement Pierre, mais Simon-Pierre, comme si celui à qui le Seigneur va bientôt confier son Église était encore marqué par une personnalité double, penchant tantôt vers Dieu, tantôt vers le péché. Il va falloir à présent que Simon-Pierre se jette à l’eau, non pas seulement en se précipitant dans le lac de Tibériade, mais aussi en faisant le saut de la foi, accordant sa confiance pleine et entière, manifestant un amour sans partage, à celui qu’il a trahi quelques jours plus tôt et avec qui il partage à présent le déjeuner.
À l’issue du repas, Jésus dit à Simon-Pierre : « Simon, fils de Jean, m’aimes-tu plus que ceux-ci ? » Simon lui répond « Oui, Seigneur, je t’aime, tu le sais ». Jésus réitère sa question une deuxième, puis une troisième fois. Cette répétition agit sur le cœur de Simon comme le sel agirait sur une plaie encore vive… Simon m’aimes-tu ? Elle élimine progressivement ce qu’il reste d’amour-propre dans le cœur de Pierre en lui rappelant sa triple trahison. Elle le débarrasse du vieil homme. Elle fait de lui le roc, la pierre sur laquelle le Christ bâtit son Église. Elle oblige Simon-Pierre à s’aimer assez pour se pardonner à lui-même sa trahison, à se redire que l’amour pour le Christ qui l’habite désormais ne saurait jamais plus être atteint par quoi que ce soit, parce que ce n’est plus l’amour de ce monde, mais l’amour même du Christ pour le monde et pour l’Église qui habite son cœur. La vie de Pierre est désormais donnée, entièrement tournée vers les autres. Le voilà prêt à devenir pasteur, à faire miséricorde parce qu’il lui a été fait miséricorde, à rechercher la brebis perdue sans rechigner à la tâche parce le Seigneur l’a recherché sans faiblir quand lui-même s’était fourvoyé sur les chemins de la trahison.
Jésus lui dit encore : « Suis-moi ». C’est un nouvel appel. C’est un nouveau départ. Pierre est désormais devenu un pêcheur d’hommes. La suite du Christ qui se propose à Pierre n’est autre que celle de la passion pour l’annonce de l’Évangile. Pierre le sait. La parole de Jésus n’est pas une invitation, mais un ordre. L’ordre est répété quelques versets plus loin et il n’admet aucune tergiversation : « Toi, suis-moi ». J’ai donné ma vie, j’ai subi la croix, pour que tu aies la vie en abondance, toi, maintenant, suis-moi.

Toute vie connaît ses temps d’épreuves fortes. Tout se passe comme si l’appel du Christ n’était pas recevable en une seule fois par le cœur de l’homme, qu’il faut au Christ répéter sans cesse son appel jusqu’à briser notre surdité. Ces temps d’épreuves parfois longs à traverser sont aussi des temps d’approfondissement de la foi du disciple. Vécus dans la prière, autant que faire se peut, ils sont sources d’un attachement plus grand à Celui qui nous attire à lui. L’homme qui fait l’expérience de sa faiblesse, de son péché, découvre dans la lente maturation issue de ses difficultés que sans Dieu il ne peut rien faire et que la seule chose qui compte c’est d’aimer. Aimer en dépit du mal qui le touche. Aimer en dépit du péché qui l’affecte. Aimer parce qu’il n’existe pas d’autre façon de vivre. Amen.

Textes du jour :
Ac 5, 27b-32.40b-41
Ps 29 (30)
Ap 5, 11-14
Jn 21, 1-19