Dimanche des Rameaux

Aimer la Croix

Dimanche 16 mars 2008

Après avoir lu le récit de l’entrée de Jésus à Jérusalem au milieu des cris de joie et des acclamations, nous avons écouté le récit de la Passion de notre Seigneur dans l’évangile de saint Matthieu. Il y a toujours la foule. Il y a toujours des cris. Mais l’ambiance est à la haine, à l’animosité, au meurtre. D’un événement à l’autre on retrouve la même foule, les mêmes gens, les mêmes ennemis, les mêmes disciples. Comment expliquer que des personnes, de braves gens pour la plupart, sombrent dans la violence, la peur, la haine, le reniement, la trahison de Celui qu’ils acclamaient auparavant ?

« Le cœur de l’homme est compliqué et malade » dit le prophète. Notre cœur à chacun est compliqué et malade. Et nous aussi, aujourd’hui, nous appartenons à cette foule qui acclame le Roi des rois le matin et qui le trahit l’après-midi. Comment rendre compte de l’ambivalence, de l’instabilité, de notre propre cœur ?

Pour répondre à la question, repartons de la Croix de notre Seigneur, de sa Passion, de la souffrance qu’il a supportée pour nous. Plaçons-nous au pied de cette Croix, aux pieds de notre Seigneur en train de mourir, et observons ?
Qui rencontrons-nous autour de la Croix, l’assumant pleinement, la dépassant en quelque sorte ? Il y a évidemment Jésus, l’homme de Nazareth, condamné pour blasphème. Qui d’autre trouvons-nous encore ? L’évangéliste Jean nous apprend, qu’au pied de la Croix, il y avait Marie sa mère, ainsi que Jean son disciple et son ami. C’est tout. Tous ont pris la fuite. Certains ont trahi. D’autres ont rejoint le camp des vainqueurs, le parti des plus forts. Seules trois personnes ont su endosser la Croix : Jésus, Marie, et saint Jean.

Pourquoi ? et comment cela ? Parce que leur amour était vrai, parce que leur amour était pur. C’est l’amour des hommes et de son Père qui a donné à Jésus la force d’affronter la terrible violence de sa Passion. C’est l’amour de Marie pour son Fils, et par lui pour le monde, qui l’a précipitée à ses pieds. C’est l’amour pur et vrai du disciple bien-aimé qui lui a permis de surmonter sa peur, de suivre son ami jusqu’à la mort.
Tous ceux qui ont fui, tous ceux qui ont acclamé le Seigneur lors de son entrée à Jérusalem et qui l’ont abandonné par la suite, tous ceux-là montrent que leur amour n’était pas pur. C’était un amour intéressé. Un amour qui n’était pas aimé pour lui-même, mais pour un quelconque avantage qu’il pourrait apporter. Et quand la perspective de cet avantage disparaît, l’amitié de pacotille qu’on porte à l’autre disparaît aussi. Seul l’amour peut vaincre et dépasser l’incompréhension, l’adversité, l’hostilité, la passion et la mort quand celles-ci se présentent à nous. Tout le reste sombre, parce qu’en définitive, dans ce cas-là, ce n’est pas l’amour que nous recherchons et que nous aimons, mais nous-mêmes, nos petits intérêts, nos petites satisfactions, nos petites vies. La preuve de notre amitié à l’égard de nos proches, la preuve de notre amour de Dieu, se déploie dans l’adversité, dans la manière dont nous gardons notre confiance à l’autre et à Dieu quand nos vies se dérobent, quand plus rien ne va, quand les difficultés nous terrassent ou écrasent ceux qui nous sont proches. Ce n’est pas difficile d’aimer ses amis quand ils vont bien, ce n’est pas difficile d’aimer Dieu quand tout va bien. Mais c’est quand surgissent les difficultés, et au terme de toute vie, l’affrontement de la maladie et de la mort, qu’il faut aimer Dieu et le prochain.

Qui est-ce qui oserait prétendre tenir bon devant la Croix ? Qui est-ce qui est sûr de ne pas craquer sous le poids de sa misère ?
Et pourtant, c’est dans de telles situations, qu’à l’exemple du Fils, nous sommes attendus et aimés. Le Seigneur nous y appelle à nous dépasser dans l’amour, à lui faire une confiance totale, à l’aimer pour lui-même, à aimer les autres pour eux-mêmes, en dépit de l’apparente victoire du mal, de l’ennemi, de la mort.

Ce dépassement dans l’amour ne nous est pas accessible par nos propres forces, il est l’œuvre en nous de l’Esprit Saint.
Cette œuvre, comment se caractérise-t-elle ? Que peut-on en dire ? Elle consiste principalement dans le dépouillement de soi. Celui qui n’a rien ne peut rien perdre, celui qui ne tient à rien n’a pas peur de perdre : l’amour-propre, le pouvoir, l’avoir, et bien d’autres choses encore, sont autant de ferments de peurs, de repliements sur soi, de fuites, de trahisons. Le Seigneur nous appelle à n’être riches que de lui, à ne mettre notre espérance qu’en lui. C’est là la condition unique et nécessaire pour que nous devenions riches de Dieu, riches d’amour. Nous n’avons d’autre exemple à suivre que celui de notre Sauveur. « Lui qui était de condition divine, n’a rien revendiqué, pas même le droit d’être traité à l’égal de Dieu, au contraire, il se dépouilla lui-même prenant la condition de serviteur », par amour de nous. Nous sommes invités à faire de même, simplement par amour.

Il nous faut apprendre à ne pas fuir la Croix, et même à l’aimer, non pas pour elle-même, mais par amour de ceux qui la supportent, par amour de nos frères, par amour du Seigneur. Il nous faut apprendre à ne pas fuir notre Croix, et même à l’aimer, par amour de nos frères, par amour du Seigneur. C’est là le grand mystère de la foi, c’est là le grand mystère de la Croix, c’est là le grand mystère de l’amour, mystère profond qui n’est ouvert et révélé qu’à ceux qui aiment. Amen.

Textes du jour :
Is 50, 4-7
Ps 21 (22), 8-9, 17-18a, 19-20, 22c-24a
Phi 2, 6-11
Mt 26, 14-75 ; 27, 1-66