23e dimanche ordinaire C

Être disciple du Christ

05 septembre 2010

Nous venons d’écouter l’évangile de ce dimanche et sa parole peut nous sembler bien difficile à entendre : « Si quelqu’un vient à moi sans me préférer à son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères et soeurs, et même à sa propre vie, il ne peut pas être mon disciple ». Comment comprendre une telle affirmation alors que l’Écriture elle-même nous commande d’honorer nos parents, de respecter notre époux ou notre épouse, de bien éduquer nos enfants, et de vivre en harmonie avec nos frères et nos soeurs ? Comment entrer dans une telle exigence alors que nous croyons que ce père, cette mère, cette femme, ces enfants, ces frères et soeurs, et cette vie qui est la nôtre et dont parle Jésus, nous ont été confiés par Dieu pour notre joie et pour que nous en prenions soin comme on prend soin d’un cadeau de très grande valeur ? Jésus, en parlant comme il le fait, n’établit-il pas une rivalité entre ce que nous devons à Dieu et ce que nous devons aux hommes, comme si l’amour que nous donnons à ceux qui nous sont proches était ôté à l’amour qui revient à Dieu et, inversement, l’amour que nous donnons à Dieu était prélevé sur l’amour que nous témoignons à nos frères et soeurs ?

Ce n’est évidemment pas ainsi, vous l’aurez deviné, qu’il faut entendre la parole de Jésus qui nous est dite aujourd’hui. Pour l’interpréter de manière correcte il convient de revenir à la base de la vie chrétienne, à ce qui fait notre vocation de baptisés. Tout baptisé, quel qu’il soit, quel que soit son âge, quel que soit sa position dans la vie familiale ou sociale, tout baptisé donc est appelé à devenir disciple du Christ, c’est-à-dire à vivre le grand commandement de l’amour : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta force, et ton prochain comme toi-même ». Vous remarquerez immédiatement que l’amour de Dieu doit occuper « tout » le cœur de l’homme, « toute » son âme, « toute » sa force. Il ne peut y avoir place dans le cœur humain pour rien d’autre et pourtant, dans cette mobilisation totale du cœur de l’homme en faveur de Dieu, il y a une place pour le prochain : « et tu aimeras ton prochain comme toi-même », parce que l’amour du prochain est inclus dans l’amour que l’homme porte à Dieu, il en est inséparable. Dès lors que nous nous situons véritablement dans l’amour, il n’y a ni concurrence ni rivalité entre l’amour que nous portons à Dieu et celui qui nous portons à notre entourage.

Or, il faut bien le reconnaître, nous éprouvons chaque jour combien notre cœur est partagé entre l’amour que nous vouons à Dieu et l’amour que nous portons à ce monde. Nous voulons bien servir Dieu jusqu’à un certain point, mais pas au-delà. Certains, par exemple, veulent bien aller à la messe le dimanche, mais pour le restant de la semaine, il ne faut pas venir les déranger ; d’autres admirent le fait que des jeunes choisissent la vie religieuse ou sacerdotale ou encore un engagement auprès des plus pauvres, mais pas question qu’un de leurs propres enfants choisisse l’une de ces voies car il faut reprendre la ferme ou l’entreprise, ou bien assurer une descendance à la famille ; d’autres encore donnent volontiers de leur temps pour les malades, les prisonniers ou les personnes âgées, mais ils se refusent de vivre plus modestement, de partager leurs biens, de renoncer, par amour de l’Évangile, à une forme de confort qui les éloigne de Dieu. Elles sont en effet nombreuses les personnes, même parmi les chrétiens pratiquants, qui préfèrent acheter un bien dont elles n’ont pas besoin mais qui les valorise aux yeux de la famille et du monde plutôt que de donner cette somme ou une partie de cette somme aux plus démunis comme le recommande le Seigneur à ceux qui désirent le suivre.

Le cœur de l’homme est partagé et malade. Bien souvent, il attend de son entourage, non pas ce qui sert la gloire de Dieu, mais ce qui sert ses propres desseins, sa propre gloire, sa propre réputation. C’est en ce sens qu’un père, qu’une mère, qu’une femme, que des enfants, que des frères et des soeurs, et même notre propre vie peuvent se placer en concurrents de Dieu quand ce qui est recherché ce n’est pas la gloire de Dieu mais des choses tout humaines. La famille de Jésus n’a-t-elle pas dit de lui qu’il était fou parce que sa prédication, son comportement, choquait son entourage ? La famille religieuse de Jésus ne l’a-t-elle pas traité de glouton, d’ivrogne, de blasphémateur, d’ami des publicains et des pécheurs parce qu’il annonçait la bonne nouvelle du salut ? Leurs vues n’étaient pas celles de Dieu, mais celles des hommes.

Il appartient à chacun de nous de prendre ses distances avec ceux qui lui sont proches, au nom même de l’amour qu’il leur porte, chaque fois qu’il comprend, avec la grâce de l’Esprit Saint, que ceux-ci s’opposent à la volonté de Dieu sur lui-même, chaque fois que ceux-ci le poussent, d’une manière ou d’une autre, à quitter le chemin de l’Évangile. Une telle attitude est souvent lourde à vivre. Elle appartient à cette croix que le Seigneur nous demande de porter pour marcher derrière lui et être son disciple : « Celui qui ne porte pas sa croix pour marcher derrière moi ne peut pas être mon disciple ». Marcher derrière le Christ, c’est emprunter le chemin de vérité et de vie qu’il a lui-même emprunter, c’est accepter, lorsqu’une la situation se présente, de se heurter à l’incompréhension et à l’hostilité de sa propre famille non pas par caprice ou sur un coup de tête, mais par amour de l’évangile, pour la gloire de Dieu.

La route est ardue et difficile. Pour tout dire, elle est même au-dessus de nos forces. Jésus ne précise-t-il pas, dans sa parabole que le roi qui part en guerre avec son armée de dix mille hommes est appelé à combattre une armée deux fois plus importante, formée de vingt mille combattants. Cela signifie que pour remporter malgré tout la victoire, l’armée la moins nombreuse devra se donner corps et âme dans la bataille qui l’oppose à son adversaire. Elle ne peut se permettre d’avoir le cœur partagé ni de servir deux maîtres, c’est ce que Jésus signifie quand il dit : « Celui d’entre-vous qui ne renonce pas à tous ses biens ne peut pas être mon disciple ».

Renoncer à tous ses biens, qu’ils soient matériels, intellectuels ou spirituels, c’est ne rien préférer à l’amour du Christ et faire effectivement confiance au Christ, notre maître et notre chef. C’est accueillir en soi l’œuvre de l’Esprit Saint comme en témoigne le passage du livre de la Sagesse que nous avons entendu : « Qui aurait connu ta volonté Seigneur, si tu n’avais pas donné la Sagesse et envoyé d’en haut ton Esprit Saint ? » C’est ainsi que nous devenons droits, en accueillant l’Esprit du Seigneur. C’est ainsi que les hommes apprennent ce qui plaît à Dieu. C’est ainsi qu’ils sont sauvés par ta Sagesse, Seigneur. Sagesse qui défie l’intelligence des sages, Sagesse qui est folie pour ce monde, Sagesse que nul homme n’a connu sinon ton Fils mort sur la Croix pour accomplir ton œuvre, ô Père, et conduire l’humanité au salut. À lui l’honneur, la gloire et la puissance pour les siècles des siècles. Amen.

Textes du jour :
Sg 9, 13-18
Ps 89
Philémon 9b-10.12-17
Lc 14, 25-33